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Il y a autant d'histoires que d'étrangers à milan, où personne n'est jamais tout à fait en règle et personne jamais tout à fait en tort.
Fernando, peintre chilien (et accessoirement peintre en batiment pour vivre), installé à Milan depuis 1985, vit dans l'atelier qu'il loue dans le quartier des Navigli. Il expose régulièrement ses toiles à Milan, prépare actuellement deux expositions à Vérone et vend ses dessins et tableaux aux quelques particuliers du quartier amateurs de son travail, mais surtout désireux d'entretenir l'univers de Fernando. Parce que Fernando est une institution dans le quartier: sa fagiolata du mercredi, à laquelles sont conviés les amis, les amis des amis, les amis des amis des amis... dans une joyeuse cohue cosmopolite et bigarrée, est devenue un passage obligatoire des soirées du quartier. On y rencontre beaucoup d'étrangers, qui viennent rendre leurs devoirs à celui qui souvent les a hebergé lors de leur premier passage à Milan, qui les a accueilli, leur a présenté son cercle de connaissances afin de les aider à trouver, qui un logement, qui un travail...
un réseau d'échanges, aussi bien culinaires (chacun amène sa spécialité, de la farofa brésilienne au clafoutis français, du guacamole aux pates au pesto...) qu'humains, s'est crée au fil des années.
Mais aujourd'hui, c'est le noyau meme de ce groupe qui est menacé. Fernando vient de recevoir un avis d'expulsion. Son propriétaire, sans doute affollé par le climat ambiant d'hostilité envers les "extracommunitari" (non-européens), le somme de quitter les lieux à la fin du mois parce qu'il n'est pas en règle. En réalité, Fernando a droit à des papiers, il a meme été marié à une italienne, il travaille et vit ici depuis 24 ans. Mais la complexité du système de régulation fait qu'il n'est jamais allé réclamer le permis de séjour auquel il a droit. De plus, s'il travaille, il n'a pas d'employeur régulier, et ne peut etre déclaré comme résident à Milan puisqu'il n'a pas de contrat de location avec son proprietaire (lui aussi par là-meme en tort).
Une situation qui semble insoluble donc, et que dramatisent ceux qui souhaitent profiter de l'expulsion de Fernando pour récupérer l'atelier loué pour une somme modique.
Les solutions ne sont pas légion, et aucune ne tient réellement debout du fait du manque de temps: Fernando pourrait se marier avec une italienne célibataire de sa connaissance, afin d'obtenir un titre de séjour, au moins provisoire, qui lui permettrait de rester en Italie. Ou alors l'un de ses amis, à la tete d'une petite entreprise, pourrait l'embaucher, et lui faire obtenir un permis de séjour professionel. Il pourrait aussi retourner au Chili, si tant est qu'il réunisse les fonds pour se payer le voyage...
Sinon, il y a la situation "à la milanaise", qui sera probablement celle adoptée par le groupe (parce que les décisions se prennent en commun, comme en famille, autour de la table du diner); une exposition sera organisée, et tous achéteront, dans la mesure de leurs moyens, une toile ou un dessin à Fernando pour lui permettre de réunir la somme nécessaire pour gagner du temps en payant quelques mois de loyer d'avance à son propriétaire; un contrat sera établi au nom de son frère, résidant lui aussi à Milan mais ayant des papiers en régle parce qu'ayant un employeur fixe. Toujours clandestin donc, mais avec un toit. Pour pouvoir continuer à travailler et à recevoir ses amis qui pourront enfin rendre, du moins en partie, ce que Fernando leur a toujours donné, un endroit où confiance, amitié et solidarité prennent tout leur sens.